Edmonton, le labo mondial d'Axon (et personne n'a vraiment demandé aux habitants)

Edmonton, le labo mondial d'Axon (et personne n'a vraiment demandé aux habitants)

Une ville canadienne de 1,2 million de personnes est devenue le terrain d'essai mondial d'une technologie que les États-Unis ont refusé de déployer. Voici pourquoi

Le 3 décembre 2025, 50 policiers d'Edmonton sortent dans les rues avec des caméras corporelles capables de scanner les visages en temps réel. Pas n'importe quel scan : une IA qui compare chaque tête croisée à une base de données de 7 065 personnes. En silence. Sans que l'agent le sache, et surtout sans que les passants en aient la moindre idée. Axon Enterprise, l'entreprise derrière ce projet, ne cache même pas ses intentions. Son PDG Rick Smith l'a écrit noir sur blanc dans un post de blog : "En testant dans des conditions réelles hors des États-Unis, nous pouvons récolter des données indépendantes, renforcer les cadres de supervision, et appliquer ces apprentissages à de futures évaluations, y compris aux États-Unis."

🔍 Axon, le fabricant de Tasers qui est devenu Big Brother

Axon, c'est la boîte de Scottsdale, Arizona, qui a inventé le Taser. Celle qui a pivoté vers les caméras corporelles pour flics, les logiciels de rédaction de rapports automatisés par IA, les systèmes cloud pour stocker les vidéos de terrain. En gros, ils ont construit un écosystème de surveillance complet pour les forces de l'ordre, et ils en sont le fournisseur dominant aux États-Unis.

Leur position sur la reconnaissance faciale, pendant des années, c'était "trop risqué". Sérieusement. En 2019, leur propre conseil d'éthique en IA avait conclu que la technologie n'était pas fiable, notamment à cause de biais raciaux documentés, et qu'il ne fallait pas l'intégrer aux caméras corporelles. Axon avait promis de faire une pause.

Cinq ans plus tard, ils ont trouvé une ville canadienne pour l'essayer quand même.

Bon timing, mine de rien. L'action Axon venait de chuter de presque 30 % en un mois au moment du lancement. Les actionnaires respiraient fort. Un nouveau produit à vendre, ça tombe bien.

🎯 Ce que le pilote fait concrètement (et ce qu'on ne dit pas)

Voilà ce qui se passe officiellement. Cinquante agents portent les caméras activées. Le logiciel de reconnaissance faciale tourne en arrière-plan, en "Silent Mode", sans alerter les agents sur le terrain. Les images sont ensuite analysées par des techniciens spécialisés pour vérifier si l'IA a correctement identifié des personnes figurant sur deux listes.

La première liste : 6 341 personnes considérées à risque, avec des profils qui incluent "violent ou agressif", "armé et dangereux", "risque de fuite", "délinquant à haute risque". La deuxième : 724 personnes avec des mandats actifs pour crimes graves, meurtres, agressions aggravées, vols à main armée.

Ce que le superintendant Kurt Martin répète à chaque conférence de presse : "Ça ne remplacera pas le jugement humain." Formule magique qui revient dans chaque déploiement de ce genre, partout dans le monde. Spoiler : le jugement humain s'appuie sur la sortie de l'algorithme, et l'algorithme peut se tromper. Beaucoup.

Ce qu'on ne dit pas, ou du moins qu'on dit très discrètement : Axon refuse de révéler quel modèle d'IA tierce partie ils utilisent pour la reconnaissance faciale. Ann-Li Cooke, leur directrice de l'"IA responsable" (le titre en dit long sur leur sens de l'humour), a juste dit qu'ils avaient évalué "plusieurs modèles" et qu'ils en utilisaient un seul pour le pilote. Lequel ? Mystère. Les 1,2 million d'Edmontoniens qui peuvent se retrouver dans le champ d'une caméra n'ont pas à savoir.

💸 Qui paie ? Pas vraiment la question qu'on vous pose

Le pilote est gratuit pour la police d'Edmonton. Axon fournit la technologie sans frais. Les seuls coûts supplémentaires pour la ville, c'est le temps des agents qui vont éplucher les données après coup.

Gratuit. Super généreux, Axon.

Ou plutôt : Axon investit dans un proof-of-concept mondial, en conditions réelles, avec de vraies personnes, dans une vraie ville, pour pouvoir dire à ses futurs clients que la technologie a été testée "sur le terrain". C'est un budget marketing déguisé en pilote philanthropique. Et Edmonton joue le rôle du rat de labo sans rémunération. J'ai un pote qui bosse dans la vente de logiciels B2B, il m'a dit une fois que quand un fournisseur te donne quelque chose gratuitement, c'est soit qu'ils ont besoin de toi plus que tu as besoin d'eux, soit qu'ils construisent quelque chose dont la vraie valeur, c'est les données que tu vas leur fournir. Dans les deux cas, t'es pas dans la position de force que tu crois.

⚠️ La commission vie privée dit quoi ? Elle dit qu'on lui a pas demandé.

C'est là que ça devient franchement dingue.

Le 3 décembre, pendant que les agents sortent dans les rues avec leurs nouvelles caméras, Diane McLeod, la commissaire à la vie privée de l'Alberta, apprend qu'elle a reçu le dossier d'évaluation d'impact sur la vie privée la veille au soir. Le mardi soir. Le pilote commence le mercredi matin. Elle dit publiquement qu'à son avis, son approbation est nécessaire. La police d'Edmonton dit que non, vu que c'est juste un "proof of concept", pas un déploiement réel. Du coup ils n'ont pas besoin de son feu vert, juste de lui envoyer le document.

En gros : ils lui ont envoyé la paperasse après le fait accompli et lui ont dit "c'est bon, t'inquiète". Et le pilote a démarré quand même. C'est le genre de démocratie que j'aime : celle où les institutions de contrôle apprennent les choses en même temps que les journalistes. Les biais raciaux dans la reconnaissance faciale, c'est documenté depuis des années. Le MIT a montré en 2018 que les taux d'erreur pour les femmes à peau foncée pouvaient atteindre 34,7 % contre 0,8 % pour les hommes à peau claire. La FTC a sanctionné Rite Aid en 2023 pour exactement ce problème : leur système identifiait massivement des clients noirs comme suspects, à tort.

Axon dit avoir travaillé sur le sujet. Ann-Li Cooke explique que ce n'est plus une question de race mais de "teinte de peau" et que les conditions d'éclairage restent le problème principal. Du coup ils ont décidé de restreindre le pilote aux heures de jour et à une distance maximale de 4 mètres.

Personnellement, ça me fait un peu flipper qu'on déploie un truc sur 7 000 profils de vraies personnes en ville, et que la mesure de précaution numéro un soit "seulement en journée". T'imagines un instant Gideon Christian, le prof de droit de Calgary qui s'est exprimé publiquement là-dessus, expliquant à un client qu'il a été arrêté parce que l'algorithme l'a confondu avec quelqu'un d'autre... à 18h un jour de décembre à Edmonton ? Parce qu'il faisait pas encore assez nuit ? C'est un peu mince comme filet de sécurité.

🌍 Pourquoi Edmonton, et pas une ville américaine ?

Parce que les États-Unis ont commencé à réguler. Des dizaines de villes américaines ont interdit ou sévèrement limité la reconnaissance faciale pour la police. Plusieurs États ont suivi. Et même si l'administration Trump essaie aujourd'hui de bloquer ces régulations locales, l'environnement légal et politique aux USA reste compliqué pour Axon. L'Union européenne ? Carrément impossible : l'AI Act interdit explicitement la reconnaissance faciale en temps réel dans les espaces publics, sauf exceptions très encadrées.

Le Canada, et plus précisément l'Alberta ? Réglementations moins strictes, législateurs moins au fait du sujet, et une ville qui a l'air de trouver l'idée "cool". Edmonton Police Service devient ainsi la première force de l'ordre mondiale à déployer ce produit Axon, ce qui vaut toutes les études internes du monde comme argument commercial. "Premier Mondiale" est le terme qui revient dans chaque communiqué. C'est pas pour rien. C'est un argument de vente. Edmonton est la référence mondiale qu'Axon pourra agiter devant chaque service de police nord-américain dès 2026.

🔒 Ce qu'Axon construit vraiment

La reconnaissance faciale sur caméra corporelle, c'est pas un produit isolé. Axon a ce qu'ils appellent un "écosystème". Ça inclut les Tasers, les caméras corporelles, les drones "first responder", les logiciels de gestion des données, et Fusus, une plateforme de connexion entre caméras de surveillance pour permettre une visualisation en temps réel centralisée.

En clair : ils construisent une infrastructure de surveillance totale pour les forces de l'ordre, et chaque brique s'appuie sur les autres. La reconnaissance faciale sur caméra corporelle, ça n'a pas de sens sans base de données mugshots. La base de données mugshots, ça n'a pas de sens sans système de gestion centralisé. Le système de gestion centralisé, ça n'a pas de sens sans caméras partout. Axon vend chaque brique séparément, à chaque force de l'ordre, en créant des dépendances qui rendent difficile de partir vers un concurrent. Barry Friedman, l'ancien président du conseil d'éthique d'Axon qui avait stoppé le projet en 2019, l'a dit à l'AP avec une franchise remarquable : "Ce n'est pas une décision qui appartient aux services de police, et certainement pas aux fournisseurs. Un pilote, c'est une bonne idée. Mais il devrait y avoir de la transparence, de la reddition de comptes. Là, rien de tout ça. Ils ont juste trouvé une agence prête à y aller, et ils y vont."

Difficile de formuler ça plus clairement.

Edmonton n'a pas choisi d'être un laboratoire mondial. Edmonton a été sélectionnée parce qu'elle était disponible, que sa législation le permettait, et qu'Axon avait besoin d'une vitrine hors des États-Unis. La police locale y a vu une opportunité d'être "première mondiale", la classe, pendant qu'Axon obtenait des données réelles sur 7 000 profils humains sans payer un centime et sans dévoiler quel algorithme tourne sous le capot.

Le problème n'est pas que la technologie est forcément mauvaise. Peut-être qu'elle s'améliore. Peut-être que dans dix ans ce truc sera fiable, encadré, utile. Les habitants d'Edmonton ont été scannés en silence, sans vote, sans débat public sérieux, avec une commissaire à la vie privée tenue à l'écart jusqu'au dernier moment. Tout ça pour que Axon puisse dire à des acheteurs américains "regardez, ça marche, on l'a testé au Canada." Perso je sais pas trop quoi penser des résultats du pilote qu'on n'a pas encore vus. Peut-être qu'il est concluant. Peut-être que ça révèle des problèmes rédhibitoires. Ça, on ne le saura que si Edmonton publie les données, ce qui n'est pas garanti.

Ce qui est sûr : La prochaine ville qui adoptera ce produit n'aura jamais ce doute. Elle se dira juste "Edmonton l'a fait en premier."


Sources
Edmonton Police Service| Yahoo News | AP | Biometric Update | Electronic Frontier Foundation | The Record | CBC News

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