Peugeot, Capgemini et le mirage du Mans

Capgemini et Dassault ont transformé la Peugeot 9X8 en laboratoire d'IA et l'ont filmé. Ferrari et Toyota, eux, n'en disent pas un mot. Au Mans 2026, devine qui a soulevé le trophée.

Peugeot, Capgemini et le mirage du Mans
8 mai 2026 Spa-Francorchamps. 16h passées, Malthe Jakobsen lance son tour de qualif. Le Danois plonge dans l'Eau Rouge à pleins gaz, remonte le Raidillon sans lever, et pose un chrono de deux minutes et 653 millièmes. Personne ne fait mieux. Pour la première fois en vingt-huit courses, la Peugeot 9X8 partira en tête. Dans le stand, ça explose.

Une pole, ce n'est pas une victoire. Et autour de cette voiture, la chose la plus bruyante n'est pas le moteur. C'est la communication. Il y a une séquence, dans le documentaire que Capgemini produit sur Peugeot Sport, où un ingénieur explique comment des réseaux de neurones reconstruisent une information qu'on n'a pas sur la voiture. Des capteurs virtuels, entraînés sur des montagnes de données d'essais, qui devinent en temps réel la température des pneus, l'usure des freins, le comportement de l'aéro. Des paramètres que le règlement interdit de mesurer physiquement en course. L'ingénieur est sincère. La technologie est réelle. Et la 9X8 a fini onzième aux 24 Heures du Mans 2026.

Reprends depuis le début. Avril 2022, Peugeot Sport signe avec Capgemini, le mastodonte du conseil et de la transformation numérique. Sur le papier, du lourd. Des capteurs virtuels intelligents que Capgemini présente comme une première mondiale en endurance. En avril 2024, Dassault Systèmes débarque à son tour pour l'aérodynamique, sort son logiciel SIMULIA PowerFLOW, un jumeau virtuel de la voiture entière, plus de dix mille simulations, et un chiffre qui revient dans chaque communiqué, quatre-vingts à quatre-vingt-dix pour cent du développement fait en virtuel avant même la vraie soufflerie. En février 2025, on renouvelle le contrat avec un volet carbone en bonus. Une série documentaire en deux saisons. Et Le Figaro qui finit par titrer que les 24 Heures du Mans sont devenues un véritable laboratoire d'IA pour Peugeot Sport.

Un laboratoire, donc. Regarde ce qu'il produit. 2022, année de la signature, Peugeot finit quatrième constructeur. 2023, cinquième. 2024, sixième. 2025, septième. Chaque saison de plus avec l'IA, une place de moins au classement. Le premier podium de la 9X8 n'arrive qu'aux 8 Heures de Bahreïn 2024, deux ans après Capgemini. L'ouverture 2026 à Imola se solde par une douzième et une seizième place. Et puis vient juin. 13 juin 2026. Les 24 Heures du Mans. Le centenaire, cent ans jour pour jour après que deux Peugeot 174S se sont élancées sur le Grand Prix d'Endurance de 1926. Livrée commémorative, gloire ressortie des cartons. La course à la maison, le siècle d'histoire, le laboratoire d'IA à son sommet. Vingt-quatre heures plus tard, c'est la Toyota numéro 7 qui franchit la ligne, une dizaine de secondes devant la BMW. Les deux Peugeot pointent onzième et douzième, à quatre tours.

Maintenant regarde qui gagne, et écoute le bruit qu'ils font. Ferrari vient de réussir un triplé au Mans, 2023, 2024, 2025, trois victoires d'affilée, ce qui lui offre le trophée à vie. La dernière, c'est même une 499P privée d'AF Corse, confiée à Kubica, Ye et Hanson, premier privé vainqueur du Mans depuis 2005. Pas un mot sur l'intelligence artificielle. Pas de partenaire data peint en gros sur la voiture. Pas de documentaire. Et celui qui met fin à l'hégémonie Ferrari en 2026, Toyota, utilise l'IA en course depuis plus longtemps que Peugeot. Acronis, son partenaire IA officiel depuis 2020 pour le traitement des données et la soufflerie. Fujitsu, qui a fait débuter aux 6 Heures de Spa 2023 un système d'analyse vidéo embarquée par IA, capable de lire les images des caméras de bord en temps réel, de nuit comme sous la pluie. Toyota ne fait aucun bruit avec ça. Pas de série. Pas de laboratoire dans les titres. Juste un trophée de plus. Ceux qui se servent le mieux de l'IA sont ceux qui en parlent le moins. Sois honnête deux secondes, parce que ce serait trop facile sinon. L'IA en sport auto, ce n'est ni du vent ni une lubie. En Formule 1, le seul sponsoring technologique a pesé 769 millions de dollars en 2025, en hausse de 41% sur un an. L'outil est réel, et il marche. Il fait gagner aux ingénieurs une journée d'analyse en dix minutes. Il permet de développer une voiture à quatre-vingt-dix pour cent en simulation. C'est exactement comme ça que la course se fabrique aujourd'hui. Mais l'outil reste un outil. Il aide l'humain à décider plus vite et mieux. Il ne prend pas le volant.

Le problème n'a jamais été la technologie. Le problème, c'est l'histoire qu'on colle autour. Ce n'est même pas un mensonge, les capteurs existent, les simulations existent. Le philosophe Harry Frankfurt avait un mot pour ça. Le menteur connaît la vérité et choisit de la contredire. Le bullshitter, lui, se fiche que ce soit vrai ou faux. Ce qui l'intéresse, c'est l'effet que ça produit. Et l'effet recherché, Peugeot laboratoire d'IA au Mans, n'a aucun rapport avec le résultat qu'un gamin peut lire sur l'écran. Onzième. Parce que pour Capgemini et Dassault, Peugeot Sport est le client de rêve. Vingt-quatre heures de direct mondial, le circuit le plus mythique de la planète, et une narration calibrée au millimètre. L'IA au service de la performance, la donnée au service du sport, le progrès en marche. Que la voiture finisse première ou onzième ne change rien à la valeur de la vitrine. Le documentaire sort quand même. Les communiqués partent quand même. Le mot laboratoire reste dans les titres.

Et c'est là qu'il faut être net, parce que tout ne se vaut pas. L'IA dans le sport de haut niveau, oui, sans hésiter. Pour aider l'ingénieur à lire ses données, le stratège à choisir son arrêt, le motoriste à gratter un cheval, le kiné à pousser le pilote un cran plus loin. L'IA qui sert l'humain pour le hisser à son sommet, c'est le bon usage, le seul. Le jour où la machine court à la place du pilote, décide à sa place, gagne à sa place, il n'y a plus de sport. Il y a une démo. Et une démo, tu ne la regardes pas vingt-quatre heures d'affilée.

Cette pole qui a fait sauter le stand n'est pas sortie d'un serveur. Elle est sortie des mains de Jakobsen, d'un tour parfait, d'un type qui a gardé le pied dans le Raidillon quand son cerveau lui hurlait de lever. Le capteur le plus avancé de cette voiture, après dix mille simulations et quatre ans de réseaux de neurones, c'est encore lui. Et ceux qui soulèvent le trophée, à l'autre bout de la grille, ne tournent pas de documentaire dessus. Cent ans après les deux 174S de 1926, voilà ce qui gagne une course. Un humain. Et le silence.

Sources
Capgemini | Dassault Systèmes | Le Figaro | 24 Heures du Mans | Motorsport.com | Ferrari | Top Gear | Acronis | Fujitsu | TechHQ

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