Sept millions de lunettes Meta avec une camera (et tu sais pas quand elles filment)
Meta a vendu 7 millions de paires de lunettes-caméras en 2025. Le produit est génial. Le problème est ailleurs : des gens modifient le produit et tu n’as plus aucun moyen de savoir quand on te filme. Et Meta prépare déjà la suite.
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L'homme porte des Ray-Ban. Pas du materiel de geek, pas des lunettes bizarres. Des Ray-Ban. Sauf qu'il y a une camera dedans, qu'elle tourne, et qu'il vient de se faire prendre. La scene est tiree de l'enquete du Parisien sur les Meta Glasses en mai 2026, mais elle pourrait se reproduire n'importe ou. Sept millions de paires de ces lunettes ont ete vendues en 2025 d'apres EssilorLuxottica, proprietaire de Ray-Ban. Le triple de l'annee precedente. Selon Bloomberg, la cible de production grimpe a 20 voire 30 millions d'unites pour fin 2026. Statistiquement, d'ici un an, il y aura des Meta Glasses dans ton bar prefere, dans ton metro, dans la salle d'attente de ton medecin.
C'est plus subtil qu'on ne le pense. En 2012, Google avait essaye le meme pari avec les Google Glass. Quinze cents dollars la paire, design de Vegeta, batterie pourrie. Production arretee en janvier 2015. Les utilisateurs heritent d'un surnom, "Glasshole". Des bars et des restaurants finissent par interdire le port a l'interieur. Le produit meurt. Le mot reste.
Treize ans plus tard, Meta refait la meme chose, mais avec une difference qui change tout. A la place de lunettes futuristes, ils ont mis la camera dans des Ray-Ban. L'objet social le plus banal du marche, celui que la moitie de la planete porte deja. Quatre cent quarante euros. Pub Super Bowl. Partenariat avec Oakley pour la version sport. Pas de tech-conference, pas d'ingenieur sur estrade. Des createurs de contenu qui filment des inconnus dans le metro. Et soyons honnetes, le produit est reel. La camera est correcte, l'IA Meta repond a tes questions, tu peux courir ou conduire avec. Si c'etait juste ca, ce serait un bel objet.
C'est jamais juste ca. Ce que tu filmes avec tes Meta Glasses ne reste pas dans tes Meta Glasses. En fevrier 2026, deux quotidiens suedois, Svenska Dagbladet et Goteborgs-Posten, ont publie une enquete sur Sama, une boite kenyane sous-traitee par Meta pour annoter les contenus filmes par les lunettes. Les employes y racontent ce qu'ils voient passer sur leurs ecrans. Des gens qui se changent. Des scenes sexuelles. Des passages aux toilettes. Des documents bancaires affiches. Le floutage automatique fonctionne mal. Personne, parmi les annotateurs, n'a de moyen de contacter les personnes filmees, ni de refuser le travail. Le 16 avril 2026, Meta met fin au contrat. 1108 employes recoivent six jours de preavis. Motif officiel, Sama "ne respecte pas leurs standards". Aucun standard precise. Putain de motif.
Le signal cense prevenir les gens autour qu'on les filme, la fameuse LED blanche sur la branche, ne tient pas mieux la route. En pleine lumiere, elle est quasi invisible. Tu peux filmer quelqu'un a deux metres, LED orientee dans sa direction, il ne la voit pas. Et meme cette protection cosmetique, certains se sont mis a la contourner. En octobre 2025, le site 404 Media a publie le portrait de Bong Kim, un hobbyiste americain qui desactive physiquement la LED pour 60 dollars. Tu lui envoies tes Ray-Ban Meta a 440 euros, il te les renvoie identiques a l'oeil mais avec la lumiere morte. Meta avait pourtant anticipe le coup le plus evident, recouvrir la LED avec du scotch, en installant un capteur de luminosite qui bloque la camera si la LED est obstruee. Kim, lui, detruit la LED. Le capteur croit que tout va bien. Tu filmes sans temoin lumineux.
Et tout ca, ce n'est que ce qu'on peut faire aujourd'hui sans Meta. La vraie suite, ce sont deux juniors de Harvard, AnhPhu Nguyen et Caine Ardayfio, qui l'ont demontree. En octobre 2024, ils ont branche les Meta Glasses a PimEyes, un moteur de recherche de visages, plus un modele de langage pour digerer les resultats. Le projet s'appelle I-XRAY. La camera prend en photo une personne, le programme cherche son visage sur internet, recupere son nom, son boulot, ses reseaux sociaux, et renvoie une fiche complete en moins d'une minute. Sur le campus de Harvard, environ 30 pour cent des personnes croisees etaient identifiables. En France, la vulgarisatrice tech Amy Plent a recode l'outil et l'a teste dans le metro parisien. Environ 20 pour cent. Avec des outils publics. Sans Meta.
Et Meta, justement, prepare la version officielle. Le 13 fevrier 2026, le New York Times a publie un article base sur des notes internes du groupe. Le projet s'appelle Name Tag. L'idee est d'integrer la reconnaissance faciale aux Meta Glasses, branchee sur la base de 3,5 milliards d'utilisateurs Facebook et Instagram. Tu croises quelqu'un dans la rue, lunettes sur le nez, tu apprends son nom, son boulot, son compte Instagram s'il n'est pas en prive. La note interne contient un passage cite mot pour mot par le NYT.
"We will launch during a dynamic political environment where many civil society groups that we would expect to attack us would have their resources focused on other concerns."
En clair, on lance pendant que les associations de defense des libertes ont la tete ailleurs. C'est ecrit comme ca, dans une note interne, par les gens qui te vendent les lunettes que tu portes. Une coalition de plus de 70 organisations, dont l'ACLU et Fight for the Future, a demande publiquement a Mark Zuckerberg d'abandonner le projet. Pour Le Parisien, le patron des Meta Glasses Alex Himel a evidemment parle plus doucement.
"Ce n'est pas exclu, car il y a beaucoup de demande. Mais il y a toutes ces considerations, donc ce n'est pas quelque chose qu'on deploie juste comme ca."
"Beaucoup de demande". Le precedent, lui, est deja paye. En juillet 2024, Meta a verse 1,4 milliard de dollars a l'Etat du Texas pour avoir utilise de la reconnaissance faciale sur les photos Facebook sans le consentement des utilisateurs, depuis 2011. Le plus gros reglement jamais obtenu par un seul Etat americain pour une atteinte a la vie privee. Meta connait le tarif. Et le projet revient sur ton nez.
Le produit est genial. Si tu en achetes une paire pour des photos de famille ou pour appeler tes potes en courant, personne ne te dira rien. Le probleme n'est pas la. Le probleme, c'est tout le reste.
Ce que tu portes sur le nez n'est pas un appareil photo. C'est un capteur. Un capteur appartient a quelqu'un. Ses donnees vont quelque part. Et quelqu'un construit dessus. Sept millions en 2025. Vingt a trente millions vises pour fin 2026. Une LED desactivable pour 60 dollars. Un sous-traitant kenyan qui regardait des scenes intimes. Une reconnaissance faciale qui marche deja en bidouille et qui se prepare officiellement en interne. Et 1,4 milliard de dollars deja payes pour exactement le meme genre de pratique.
La question n'est pas "est-ce qu'on interdit". La tech ne se laissera pas interdire. La question, c'est ou se trouve ton consentement quand tu rentres dans un cafe ou il y a trois personnes en Ray-Ban. Pour l'instant, la reponse tient en un mot, nulle part. Et plus le produit se banalise, moins cette question parait legitime a poser. C'est le plus beau coup de Meta depuis dix ans. C'est aussi le plus discret. Probablement pas un hasard.
Sources Le Parisien | UploadVR | CNBC | TheNextWeb | 404 Media | Boston Globe | TechCrunch | Engadget | Texas Attorney General | Electronic Frontier Foundation